• Albert de Seguin de Reyniès était le commandant du 6ème Bataillon de Chasseurs Alpins que le gouvernement français a contraint de dissoudre. Il prend ensuite la tête de l'Armée Secrète de l'Isère, jusqu'à sa capture le 6 mai 1944, et sa  disparition dans des circonstances encore floues. Le Capitaine Ariane Pinauldt évoque ce moment crucial de la Résistance iséroise.

     

    Pour le chef de bataillon de Reyniès, comme pour d'autres, l'objectif est clair : il faut chasser l'occupant. Mais par quel moyen ? Fin 1942, les diverses options impliquent toutes de devenir un hors-la-loi : rejoindre Londres ou l'Afrique du Nord, ou s'investir sur le territoire et trouver un cadre adéquat, car se préparer à l'affrontement signifie regrouper des hommes, donc trouver des moyens de subsistances et des armes. (...)

    Dès la défaite, différents mouvements s'étaient constitués, dans un climat cumulant motivations anti-allemandes et intentions politiques. Grâce à Jean Moulin, leurs composantes armées avaient commencé à s'entendre sous le vocable d'Armée Secrète (AS), placée sous l'égide du général de Gaulle et commandée par le général Delestraint.

    D'autre part, la dissolution de 1942 provoque l'apparition de l'organisation métropolitaine de l'armée, future Organisation de Résistance de l'Armée (ORA), constituée par les militaires qui, refusant de voir disparaître l'armée nationale, s'emploient à en conserver la structure. (...)

    Dans un premier temps, Albert de Reyniès cherche à maintenir la cohésion de son bataillon, manipulant les contacts avec les cadres, tenant à jour la liste des démobilisés. En parallèle, il occupe un emploi à Saint-Laurent-du-Pont, dans l'administration des Eaux et Forêts, grâce à un ancien subordonné : M. Gilles.

    En mars 1943, il reçoit une affectation au centre démobilisateur de Pont-de-Claix, ce qui lui permet de conserver  un appartement au centre de Grenoble. (...)

    Au printemps 1943, la mise en place du Service du Travail Obligatoire (STO) pousse un nombre croissant de réfractaires vers la clandestinité. Des réseaux d'aide se constituent ; à Grenoble, l'un des pivots est le vicaire de la cathédrale, Henri Grouès, dit l'abbé Pierre. L'enjeu est de permettre à ces jeunes de se cacher et de survivre. Certains rejoignent des maquis anciens qui s'étaient constitués dans un contexte idéologique, en opposition avec la politique menée par le régime de Vichy. D'autres se regroupent avec pour principale motivation le refus du départ en Allemagne. Ces derniers, réunis aux alentours de Pommiers (sur la route de Voreppe), au col de la Placette, surnomment la grange où ils sont provisoirement installés "Marquis Palace". Mais la vie cachée ne peut être une fin en soi, et il faut quelque argent pour subsister. Là encore, le réseau de l'abbé Pierre y pourvoit, grâce à deux personnages qui auront des rapports directs avec le commandant de Reyniès : Pierre Godart, "Raoul", et Zunio Waysman, "Gilbert". Le premier est accepté par le petit groupe pour leur apprendre les bases militaires qui leur manquent, et le second est chargé de la collecte et de la distribution des ressources financières.

    A la même période, l'activité souterraine d'Albert de Reyniès prend une plus grande ampleur : le général Laffargue lui confie la tête de l'organisation au sein du département. Il accepte cette lourde tâche avec gravité, mais sans manifester d'enthousiasme : ce poste l'éloignera du bataillon qu'il veut reconstituer et le conduira à multiplier les déplacements et les contacts, autant de risques de se faire repérer par les occupants. Les routes de l'abbé Pierre et du commandant de Reyniès se rejoignent alors autour de la question des jeunes réfractaires.

    (...)

    A l'été 1943, le Marquis Palace doit déménager, car l'emplacement en Chartreuse est trop exposé à l'ennemi. Ils s'installent à plus 1.500 mètres d'altitude sur le plateau de Sornin, au sommet des falaises dominant Sassenage. Ils arrivent ainsi dans le Vercors, massif que d'autres clandestins ont déjà choisi comme refuge. Cependant, ils ne sont pas assimilés aux autres Résistants, car Reyniès et l'ORA e partagent ni l'orientation politique des maquis de la mouvance Francs-Tireurs (connus pour leur coloration socialiste), ni le ralliement au général de Gaulle (assumé par l'Armée Secrète). Pour eux, ces débats n'ont simplement pas lieu d'être, seule la lutte armée les préoccupe, l'inclination politique étant du ressort de l'individu.

    La conception de la lutte est aussi distincte : là où les uns privilégient l'action immédiate et directe, sous forme de coups de main ou d'attentats, les autres préconisent une longue préparation, limitent les interventions au minimum nécessaire à la survie et s'emploient à créer les conditions permettant de mener un combat de plus grande ampleur quand le moment sera opportun.

    L'action de Reyniès, "Raoul", qui prendra ensuite le pseudonyme de "Roland"est rendue possible grâce aux subsides de l'ORA, peut-être à l'encontre des conceptions du général Laffargue. : celui-ci n'approuve pas le rapprochement avec les autres maquis qu'il considère comme des excités, et dont les agissements n'ont pour conséquence que de durcir l'attitude de l'occupant face aux populations civiles.

    (...)

    Dans le département de l'Isère, les massifs montagneux sont devenus des zones de refuge pour divers réfractaires : Belledonne, Oisans, Chartreuse. Le Vercors. lui, occupe une place à part dans ce paysage : des huit secteurs organisant le territoire, il est le seul à relever directement de l'état-major national, car le "Plan Montagnards" en fait une sorte de base avancée d'où les troupes allemandes pourront être prises à revers le jour où un débarquement aura lieu en Provence. Une exception cependant : dans le hameau de Malleval, jusqu'à une centaine d'hommes relèvent de Roland. Le noyau, issu du groupe réuni par l'abbé Pierre, est placé sous la direction de Raoul ; l'hiver approchant, ils s'étaient installés à une altitude plus clémente que le plateau de Sornin, dans un recoin de l'Ouest du Vercors, à la hauteur de Saint-Marcellin. Là, au fond des gorges du Nan, ils semblaient être dans une forteresse inaccessible. Le groupe étoffé devait être la base de la future renaissance du 6ème BCA, d'autant que leurs cadres provenaient pour certains de la prestigieuse unité.

    Roland a su trouver les collaborateurs nécessaires pour effectuer des liaisons dans tout le département. Il est entouré d'un chef d'état-major, le capitaine Lecoanet "Lecompte", surtout chargé des contacts avec les civils et les mouvements, et d'un adjoint "opérations", le capitaine de l'armée de l'air Hirschauer. Cependant, selon ce dernier, "chacun fait un peu toutes les tâches et beaucoup de kilomètres en liaison, en contacts, etc...". Pour les deux capitaines Hirschauer et Lecoanet, le contact avait été établi par le biais de camarades connus à l'école des cadres d'Uriage.

    (...)

    Dans cette petite équipe, les relations sont bonnes, l'ascendant naturel d'Albert de Reyniès convaincant sans peine les anciens militaires. Mais dans la société parallèle des réseaux clandestins, les conflits individuels ne sont pas rares. Ainsi, début janvier 1944 se cristallise à Malleval l'opposition entre Raoul et Gilbert. Ce dernier, pourvoyeur de fonds au début, est devenu une sorte de chef civil, et la cohabitation avec Raoul, chef militaire, ne fonctionne pas. (...) A plusieurs reprises, la mésentente est portée devant Roland qui assure toujours Raoul de son autorité, mais le 5 janvier, après un quasi coup d'état où Gilbert a empêché Raoul de rejoindre Malleval, tous deux sont écartés du Vercors et un nouveau chef est nommé : il s'agit du sous-lieutenant Eysseric, "Durand", ancien sous-officier du 6ème BCA.

    Le départ de Raoul provoque une scission car les anciens de Chartreuse n'admettent pas son éviction et partent à leur tour. Les troubles dans la direction du maquis n'est pas favorable à l'organisation du déplacement projeté. Pourtant, les craintes de Raoul étaient justifiées et le 29 janvier, les colonnes ennemies déferlent sur le refuge, traquant les insurgés dans les moindres recoins, allant jusqu'à fusiller des civils et incendier les bâtiments. Le maquis FTP voisin est aussi durement touché. Au bilan, une quarantaine de victimes, tués ou déportés, dont Durand, le nouveau chef. Six mois avant la grande offensive sur le massif du Vercors, l'armée nazie fait la démonstration de l'efficacité de ses méthodes et de son acharnement sur les populations suspectées d'aider les terroristes.

    Pour Reyniès, c'est un coup très dur : perte des hommes dont il avait la responsabilité et échec temporaire de la recréation du bataillon.

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  • Lieux de Résistance en Isère

     

     

     

     

    (Source : Alpes Isère Magazine - décembre 2019)

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  • Louis Nal est un militaire de carrière. Fait prisonnier en Suisse, il attrape la tuberculose et est rapatrié à Grenoble. Affecté au Parc d'artillerie, il organise un réseau de Résistance et devient Chef d'état-major de l'Armée Secrète de l'Isère. Son adjoint est Aimé Requet : Louis Nal le charge de dissimuler des détonateurs dans le Polygone afin de provoquer une l'explosion du plus grand entrepôt de munitions allemandes de la ville.

    Le Polygone

    Le Polygone

    Grenoble - Nuit du samedi 13 au dimanche 14 novembre 1943 entre minuit et une heure. Soudain, le ciel s'embrase. Les vitres se brisent. La détonation arrive comme une lame de fond. Elle vous prend aux tripes quand, tout autour, les montagnes font écho.

    La lueur, personne à Grenoble ne l'a vue. Ils dorment tous, tous sauf deux qui l'espéraient. A la cité des Abattoirs, Aimé Requet, et rue Joseph-Rey, Louis Nal. Bien emmitouflés, depuis dix heures du soir, ils attendent chacun de leur côté dans une pièce glaciale parce qu'ils ont tous deux ouvert leur croisée.

    - Enfin, dit Nal en regardant sa montre.

    - Je me suis bien démerdé, pense tout haut Aimé Requet qui, lui aussi, cherche l'heure.

    La déflagration jette tous les dormeurs à bas de leur lit.

    - Ils nous bombardent !

    "Ils", ce sont les aviateurs américains.

    - La gare !

    Les gens s'interrogent d'une fenêtre à l'autre.

    Trois heures durant, les explosions succèdent aux explosions : l"Apocalypse ou, plutôt, l'idée qu'on s'en fait.

    Des obus éclatent en série. Par contagion, des caisses d'explosifs et des munitions sautent.

    - C'est le Polygone ! Comme en 18 !

    1918 : ce n'est pas si lointain, quand un sinistre accidentel avait dévasté le Parc d'artillerie.

    C'est le Polygone. Avec les stocks qui y sont accumulés, la fête continue. Des fusées rouges s'élancent vers le ciel. Des fusées vertes leur répondent. Des blanches restent accrochées quelques instants à une centaine de mètres de haut.

    Les Allemands qui, comme tout le monde, ont tout d'abord cru à une attaque aérienne, sont maintenant sûrs qu'ils ont eu affaire à un commando.

    Branle-bas dans les casernes d'où partent bientôt des patrouilles pour sillonner la ville à la recherche des terroristes.

    Rue du Quatre-Septembre, à côté de la gare, trois soldats et leur caporal aperçoivent deux hommes qui viennent vers eux. Qu'ils n'approchent pas trop ! Les coups de fusil partent presque en même temps. Deux corps gisent sur la chaussée : deux journalistes qui voulaient se rendre sur place. Ils n'ont pas eu le temps de montrer leur "Ausweis".

    (...)

    Dans leur maison, des Grenoblois ne pourront pas se rendormir. Pour la plupart, leurs chambres n'étaient pas chauffées. Mais maintenant, sans fenêtres, c'est intenable. Alors dans le froid, ils commencent à déblayer les gravats.

    Vers 4 heures, dans son appartement miraculeusement intact, Aimé Requet se couche mais monte son réveil sur 7 heures. Quand la sonnerie l'appelle, il a l'impression de s'être assoupi cinq minutes au plus.

    - Déjà ?

    Il roupille encore à moitié quand il s'assied devant son bol de jus noir. Une tranche de pain, un peu de confiture et une resucée de bibine.

    - Allons-y !

    Dans les rues, débris de verre et plâtras jonchent le sol. Attention de ne pas percer les pneus ! Partout, il n'y a que vitrines brisées et rideaux de fer boursouflés. Des enseignes pendent, restées accrochés à leurs câbles électriques.

    Poussant son vélo à pied; Requet traverse le passage à niveau qui le sépare du Parc. Des cheminots le reconnaissent.

    - Tu vas là bas ?

    - Oui. Je vais voir.

    - Qu'est-ce qu'ils leur ont mis !

    - C'est la guerre, mes petits.

    Il est huit heures quand il saute de son vélo devant le portail du Parc.

    - Ach, Monsieur Requet, vous voyez le travail ! Les Français tous des terroristes. Fusillés !

    - Y'a des salauds partout, Herr Major. Je vais mettre mes équipes au boulot !

    (...)

    Aucun blessé parmi les veilleurs de nuit français qui se sont faits petits dans leur local près de l'entrée : ils ne font jamais de rondes la nuit (c'est l'apanage des Allemands). Ils mettent aussitôt un gazomètre en accusation parce qu'il a pris un air penché.

    (...)

     

    (Sources : mappy.com ; Et Grenoble explosa...L'exploit d'un soldat isolé : Aimé Requet- Georges Avallet)

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  • Georges Duron tient avec sa femme un commerce de fleurs, place Victor-Hugo, dans une sorte de kiosque de couleur vert sombre, érigé sur la place même, presque en face du Palais de la Bière.

    Le kiosque, Georges Duron et sa femme le partagent avec un marchand de billets de la Loterie nationale et le bureau des taxis qui stationnent le long du trottoir, portant chacun dans le dos la marmite de leur gazogène.

    Dans le quartier le plus central de Grenoble, les époux Duron vendent beaucoup de fleurs coupées aux messieurs qui achètent un bouquet en quittant leur bureau et aux femmes des immeubles cossus alentour qui veulent orner leur table.

    Il arrive à Georges de traverser la chaussée pour se rendre au "Palais" en compagnie de copains, comme lui sous-officiers en congé d'armistice. Rose Mollaret, la patronne, sait que son client a des affinités avec la Résistance. Lui-même n'en fait pas mystère.

    Jeudi 25 novembre vers 18 heures. Il fait nuit, quand une voiture s'arrête en double file le long des taxis. Une voiture de l'Administration sans doute, puisqu'elle roule à l'essence.

    Deux hommes entrent dans le petit magasin :

    - Monsieur Duron ? Police allemande. Suivez-nous !

    Il ne peut qu'obtempérer. Tout en enfilant son imperméable, il veut tranquilliser sa femme :

    - Je serai de retour bientôt. Une demi-heure au plus.

    On l'a tué avant la fin de la nuit à Varces sur la route nationale 75 (à 15 kilomètres au sud de Grenoble). L'un des tortionnaires avouera en 1945 qu'il a volé les 30.000 Francs que contenait son porte-feuille.

    Le même soir vers 18 heures, trois hommes se présentent au domicile de Roger Guigue dans le vieux Grenoble, au 15 rue Brocherie.

    - Police allemande !

    Guigue prend sa veste et lance à sa femme :

    - Je reviens dans une heure !

    Au matin, son corps est découvert dans un fossé à Meylan (dans la proche banlieue de Grenoble). Sept balles. Sur lui, un carton : "Abattu par les anti-terroristes. Sa mort répond à celle d'un patriote."

    Ancien employé du Parc d'artillerie, il avait été muté au Service du Génie, pour lequel il gardait l'un des vestiges des dernières fortifications de Grenoble, utilisé comme magasin de stockage.

    Malgré les recherches de la police allemande, le dépôt d'armes et de matériel qu'il avait constitué ne fut jamais découvert. Il n'avait pas parlé.

    Les 26 novembres vers 13 heures, une traction avant Citroën noire - le véhicule préférée de la Gestapo - s'arrête devant une villa au n° 60 rue de l'Elysée, dans le quartier de la Capuche. Trois hommes en descendent. Coup de sonnette.

    - Vous êtes bien le Docteur Girard ?

    On l'emmène sans ménagement dans des chaînes.

    Le lendemain matin, on retrouve son corps entre Seyssins et Claix. Une balle dans la nuque.

    Jacques Girard appartenait au Réseau Reims-Coty, monté par Pierre Fugain, un jeune militant communiste, étudiant en médecine.

    Dans la soirée, ce dernier demande à Joseph Aventure, un inspecteur de police ami, s'il peut récupérer des documents compromettants au domicile de Girard. Accompagné de deux collègues, Aventure se précipite. Avec Madame Girard, ils empilent tout ce qu'ils peuvent trouver dans une valise et filent en vitesse. Quelques minutes plus tard, les policiers allemands reviennent pour fouiller minutieusement chaque pièce.

    Le même jour vers 15 heures, trois hommes vont chercher le Docteur Henri Butterlin à son domicile, au 5 rue de Palanka.

    Le lendemain de bonne heure, le cadavre du malheureux est découvert criblé de balles près du hameau des Garcins à Vif. Une carte au crayon, sur son corps : "Comité régional anti-terroriste. Région des Alpes. Cet homme a payé de sa vie l'assassinat d'un National. Vive la France ! A bas de Gaulle !"

    Toujours le 26, à 7h30, Alphonse Audinos, ingénieur électricien, est enlevé chez lui, au 22 du cours Berriat, non loin de l'immeuble où est installée la Gestapo (au n° 28).

    Plus tard, un témoin dira que vers 22h30, une traction s'est arrêtée sur le chemin de Ronde entre les rues Abbé-Grégoire et Ampère.

    Cinq hommes sont sortis de la voiture : quatre pour entourer le cinquième. Quelques pas. Des coups de feu. La voiture repart avec quatre occupants seulement. 

    Dans la nuit, une patrouille de la Wehrmacht découvre le corps d'Antoine Audinos et va aviser la police française.

    Le samedi 27 vers midi, deux hommes, la trentaine, parlant correctement le français, entrent au Café du Tribunal, place Saint-André, devant le Palais de Justice. C'est le point de rencontre des "localiers", les journalistes chargés de la récolte des faits-divers dans une ville.

    - Jean Pain est là ?

    - Non. Il n'est pas souvent ici à cette heure-là. Revenez plutôt ce soir vers six heures.

    - Vous pourrez lui dire que nous voulions le voir pour lui faire une commission de la part de son neveu de Lyon ?

    Jean Pain est le correspondant à Grenoble du Lyon Républicain. Depuis peu, il est responsable du service Maquis à Combat, poste que lui a confié le professeur Bistési, chef départemental.

    La nuit tombe. Un peu avant six heures, il arrive en compagnie de plusieurs confrères.

    - Monsieur Pain, deux messieurs sont venus vous voir pour vous faire une commission de la part de votre neveu de Lyon.

    Jean Pain s'étonne, puis reprend sa conversation. Un quart d'heure plus tard, une voiture s'arrête devant le Tribunal. Deux hommes, les mêmes qu'à midi, pénètrent dans la salle, passant devant Jean Pain que, manifestement, ils ne connaissent pas.

    - Jean Pain est là ?

    La patronne se tourne vers ce dernier qui s'avance.

    - Vous me cherchez ?

    - Police allemande !

    Le journaliste est embarqué dans la traction qui s'éloigne dans la Grande Rue.

    A l'aube, on découvre un cadavre sur le chantier de réfection de la route nationale 75 dans la côte du Chevallon sur la commune de Voreppe. Jean Pain a été tué de trois balles. A côté, une pancarte le dénonce comme terroriste.

    Le 27 vers 18h30, une traction noire s'arrête place Vaucanson, terminus animé de plusieurs autocars. Le chauffeur reste à son volant. Les trois autres occupants de la voiture entrent au n° 2. L'un deux surveille la cour et l'arrière de l'immeuble. Ses acolytes grimpent par l'escalier et sonnent à la porte de M. Bernard, agent d'assurances.

    Ce dernier vient ouvrir.

    - Nous voulons voir Monsieur Bernard pour un contrat.

    - C'est moi.

    Sans un mot de plus, le plus grand des tueurs abat l'assureur qui s'effondre, touché à mort. Sa fille et son petit-fils accourent.

    Les Allemands s'en vont sans hâte, enjambant les colis qui encombrent le trottoir devant le café. Ils ne savent pas encore qu'ils ont tué par erreur : ils cherchaient un autre Bernard.

     

    Ci-dessous : la Saint-Barthélémy grenobloise : villes où on été retrouvés les cadavres des principaux Résistants isérois.

    Les tueurs

     

    (Sources : www.mappy.com ; Et Grenoble explosa...L'exploit d'un soldat isolé : Aimé Requet - Georges Avallet)

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  • Savoyarde d'origine, Louise arrive à Grenoble, par les hasards de la vie. Elle épouse Julien, un sergent ayant vécu la guerre de 14-18. Sur les conseils de son oncle, elle passe, puis réussit un concours administratif.

    Après une expérience réussie au Tribunal de Grenoble, mais écourtée à cause d'un Président du Tribunal harceleur, elle se retrouve à la Préfecture, au Service des Etrangers. Alors que les événements se précipitent (Julien pris dans la poche de Dunkerque, l'Italie qui entre en guerre aux côtés de l'Allemagne, puis l'afflux de réfugiés), l'armistice est proclamé.

     

    A l'annonce de l'armistice, les habitants furent partagés entre le soulagement, la tristesse et la résignation. Le 25 juin 1940, Grenoble faisait la morte. Désert, silence, pluie. A nos yeux, la présence des Allemands sur le territoire français entérinait le danger, comme un mauvais présage. Nous étions très pessimistes et furieux. Les réfugiés arrivaient par vagues et à la préfecture, je recevais les étrangers pour mettre leurs papiers en règle avec la loi française.

    Un certain Monsieur Timar est arrivé un jour à mon guichet, et il m'a demandé de lui établir une carte de séjour. C'était obligatoire ! Il lui fallait également une autorisation de travail pour être en règle sur le département. Il devait se faire régulièrement contrôler, sinon il pouvait se faire expulser ou envoyé en cas d'internement. Je me suis donc occupé de ses papiers.

    Il se prénommait Egon.

    J'ai eu un peu de mal à le comprendre au début, car il se présentait comme hongrois, mais il avait un passeport roumain. Il insistait et moi je ne comprenais plus rien. :

    - Mais Monsieur, vous me dites que vous êtes roumain, mais vous êtes hongrois !

    - Je suis hongrois, mais mon passeport est roumain !

    - Donnez-moi votre acte de naissance.

    - Mais Madame, c'est impossible, je ne peux pas avoir mon acte de naissance, en raison des événements !

    Alors j'ai fini par m'adresser à Paris au fichier central concernant tous les étrangers, sur le territoire, et j'ai eu la confirmation que Monsieur Timar était bien roumain depuis qu'une partie de la Hongrie était passée aux mains de la Roumanie en 1918. Nous sommes entrés en relation comme ça, très simplement. Il avait trouvé que j'avais été gentille avec lui et il était si heureux qu'il est venu un jour m'apporter un sac de sa fabrication, en remerciement. Je l'ai refusé délicatement. Je n'avais pas le droit d'accepter.

    (...)

    Des le printemps 1941, la police française commença les premières arrestations et nous découvrions au matin, sur les rideaux de fer des magasins, des inscriptions comme "Sale Juif". Mais malgré ce climat menaçant, nous n'étions pas soumis aux textes applicables en zone occupée, où pendant tous ces mois de l'année 41, se succédèrent les mesures discriminatoires à l'égard des Juifs : recensement, spoliation, comptes bloqués, rafles, arrestations.

    Et en juin 41, ce fut le deuxième statut des Juifs qui étendait la notion de Juif au fait "d'être issu de deux grands-parents de race juive".

    (...)

    Au fil des années 41-42, une cascade de décrets distillés semaine après semaine, nous transforma en parias, en non-citoyens interdits de droits. Interdits de profession libérales, artisanales, commerciales, industrielles, interdits de radio, interdits de changer de nom, de changer de résidence, couvre-feu, port de l'étoile jaune, tampon sur les cartes d'identité, déclaration de changement de résidence, dernier wagon du métro réservé aux Juifs, magasins autorisés entre 15 et 16 heures, interdictions multiples : spectacle, bicyclette, fréquentation de lieux publics, téléphone, usage de cabine téléphonique, jeux entre enfants juifs et non-juifs. Une véritable avalanche de discriminations et d'humiliations !

    Dans l'Isère, les décrets sur les Statuts des Juifs ne furent pas très suivis. Cependant, les services départementaux mirent beaucoup de scrupules à appliquer les mesures concernant les fichiers.

    (...)

    L'étau se resserrait. Déjà munis de papiers en règle par les soins de Louise, nous avons décidé de ne jamais nous déclarer comme israélites et par prudence, nous n'avons donc jamais entrepris les démarches de recensement, malgré les risques de dénonciations et de poursuites judiciaires.

    A l'aide de notre hôte grenoblois, Pierre Brunet, nous avons remonté une affaire de maroquinerie, puisque c'était notre métier. (...) Pierre et nous étions devenus de vrais amis. Cet homme était un être remarquable, intelligent, d'une correction absolue. Nous l'aimions profondément.

    Pendant notre tentative d'installation à Grenoble, mes deux frères essayaient de partir de leur côté, Outre-Atlantique. Ils avaient épousé deux sœurs. Leur beau-frère commun vivait à New-York et devant le péril nazi, il avait proposé à ses sœurs de venir le rejoindre avec maris et enfants. Les U.S.A contrôlaient fortement l'immigration et pour obtenir les papiers nécessaires, l'accueillant américain devait fournir des garanties de travail et d'hébergement sur place.

    De longs mois se sont écoulés avant que les deux familles puissent se sauver aux Etats-Unis par la voie consacrée, l'Espagne et Lisbonne.

     

    (Source : A l'ombre des Justes - Marie Billet)

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