• Témoignage de Pierre Fugain « comment passer une chicane salué par les sentinelles ? »

    « Les Allemands avaient dressé sur les grandes artères qui conduisaient à Grenoble des barrages infranchissables, faits de chicanes mobiles barbelées. L’un deux, à hauteur de l’hôtel Lesdiguières, parfaitement incontournable, nous interdisait la route du Sud.

    L’ennemi savait qu’au-delà commençait une zone en partie contrôlée par les maquis de l’Oisans, du Trièves et de Vif et était bien décidé à ne rien laisser passer là, dans un sens comme dans l’autre. La Kommandantur avait retiré tous les laisser-passer et n’en délivrait de nouveaux qu’au compte-gouttes à ses proches collaborateurs. Il nous fallait passer outre.

     

    Pierre Fugain évoque un passage de barrage allemand

    Parmi nos informateurs, nous avions Louis Cussinet, le chef français de la censure de presse, celui qui assura après-guerre à je ne sais plus quelle radio la chronique hippique. Il s’était fait auprès des Allemands une réputation d’amusant farfelu et d’inoffensif noceur. La Résistance le considérait comme un collabo.

    Le commandant allemand de la censure se voulait son ami. Cet officier, du nom de Schmitt avait pour maîtresse une Française divorcée qui confiait ses enfants à une nourrice de Varces (au-delà du barrage). Je demandais un jour à Cussinet de me présenter à son homologue allemand. On régla le scénario de la rencontre et, quelques jours plus tard, au café de l’Univers, comme par hasard, je rencontrais Cussinet attablé avec l’Allemand et sa maîtresse.

    (…) Affectant de baisser la voix, je confiais que je m’occupais plus de marché noir que de journalisme, mais que rien n’allait plus pour moi tant il devenait difficile de circuler en voiture. Le commandant allemand, je le savais, se fichait éperdument du mercantilisme (…). Le ton amical de la conversation l’avait mis en confiance. Il en vint à m’avouer qu’il était amoureux fou et très en souci pour la sécurité de sa bien-aimée. On regretta ensemble le risque que les terroristes faisaient courir aux honnêtes collaborateurs qui s’aventuraient sans protection hors de Grenoble. Devant son amie affolée, je lui dépeignais les risques auxquels il l’exposait en la promenant dans une voiture immatriculée en WH (immatriculation de la Wehrmacht).

    Enfin, on convint qu’il me ferait obtenir un ausweis et que, dans la mesure où mon trafic me le permettait, je les conduirais à Varces dans ma voiture innocente à immatriculation française.

    On se rendit alors à la Kommandantur installée à l’Hôtel de la Gare. (…) Le commandant nous introduit enfin et me remet le rarissime, l’inespérable laisser-passer portant le label protecteur de « Zeitung-Dienst » (Service de Presse), à mon nom, dûment signé, tamponné : magnifique !...et je profite d’une courte effusion qu’il a avec sa maîtresse pour subtiliser, sous les yeux exorbités et désapprobateurs de Cussinet, quelques autres documents du même genre, des passierchein prêts à servir, qui attendaient sur le bureau qu’on leur donne un titulaire.

    Le soir même, dans ma traction « en règle », j’emmenais à Varces le couple roucoulant et tranquillisé. Pour confirmer mon titre de trafiquant de marché noir, j’offrais à la fille un gros morceau de fromage de Savoie qui provenait d’une camionnette du ravitaillement allemand intercepté par la Résistance.

    Après quelques passages, les sentinelles de passage, habituées à la voir passer, conclurent une bonne fois pour toutes que ma voiture n’était pas suspecte, puisqu’elle appartenait au service de presse et transportait (ce qui leur imposait un respect particulier) un officier supérieur allemand en civil. Dès lors, avec ou sans tourtereaux, à l’approche de ma traction, les chicanes étaient rapidement enlevées et, sans même à avoir à montrer patte blanche, je passais presque tranquille.

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  • Témoignage de Pierre Fugain, qui évoque Paul Vallier (cf.  Quelques figures de la Résistance iséroise)

    « Je rencontrais Paul Vallier et quelques-uns de ses gars une ou deux fois par semaine dans un café de la place Championnet (1) ou de la rue Irvoy ou encore dans un repaire du bois des Vouillants*. Je lui donnais la liste des agents de l’ennemi les plus dangereux, soit pour les détruire, soit pour enquêter à leur sujet. Je lui fournissais les faux papiers d’identité, cartes de travail et ausweis. Il nous assurait en contrepartie du secours immédiat de son groupe franc, en cas de besoin.

    Pierre Fugain évoque Paul Vallier 

    (…) Ces réunions en pleine ville de cinq ou six têtes brûlées qui tripotaient leurs armes avec une impatience et une imprudence ahurissantes, qui préparaient les coups les plus durs avec l’air de s’en amuser, me changeaient à ravir de la discipline stricte du réseau. Ce côté casse-gueule et terroriste m’allait bien.

    Un matin, nous étions ainsi réunis dans un bistrot à l’angle de la rue Condorcet (2). Nous discutions et plaisantions, lorsque : « Attention les gars ! » deux tractions de la milice pleines à craquer s’arrêtent le long des vitrines, à quelques mètres de nous. Paul, calme, donne entre les dents des ordres précis :

    « A mon signe, vous couchez les tables en marbre et tirez dès qu’ils approchent des portes ». Il me semblait heureux. A part les chauffeurs restés au volant, les miliciens descendent de voiture, claquent les portières…s’engouffrent dans la droguerie d’à côté, en sortent aussitôt avec des balais et quelques paquets, remontent en voiture et disparaissent dans la rue Condorcet. Ces messieurs venaient aux commissions. Ce fut un éclat de rire dans le bistrot. Paul commanda une nouvelle tournée…un peu déçu.

    (…) Paul Vallier jouait avec la mort, la défiait. Le risque était sa drogue : il en avait besoin. (…) Quelques heures avant d’être assassiné, je l’avais rencontré dans un magasin de photographie, voisin du siège de la milice, place Victor-Hugo (3). Sa moto tournait au ralenti contre le trottoir : « Tu tombes bien ! me dit-il, attends-moi : je vais acheter une caméra pour filmer nos attaques. Si j’en trouve une, je t’emmène l’essayer ». Il ne trouva pas sa caméra. Elle aurait été d’ailleurs inutile : ce jour-là, il avait rendez-vous avec la mort. Les miliciens d’Eclache l’attendaient à son garage, à Fontaine. On compta sur son corps 27 impacts de balles.

     

    * A Fontaine

    Extrait de Ici l'ombre - Pierre Fugain.

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  • Témoignage de Pierre Fugain (Résistant grenoblois), qui évoque les rouages de la Résistance.

    Partie 1 : description du fonctionnement des liaisons et des boîtes aux lettres.

    "Les liaisons sont pour un réseau ce que le système cardio-vasculaire est pour un homme.

    Telle était l'importance des liaisons qu'une note spéciale avait été adressé par Oreel* à tous les chefs de la région, concernant leur sécurité (...).

    1/ Les agents de liaison du réseau ne doivent pas se connaître entre eux,

    2/ Le principe de la liaison est de recourir à des relais-coupures, appelés boîtes aux lettres.

    Il existe deux formes de relais :

    a/ La boîte aux lettres réelle. Le pli est déposé dans une boîte aux lettres réelle par l'agent de liaison du service émetteur et ramassé par l'agent de liaison du service destinataire,

    b/ La boîte aux lettres vivante. Même principe, mais au lieu d'être déposé dans une boîte, le pli est remis à un individu stationnant à des heures déterminées dans un local quelconque : appartement, bureau, magasin. Ce système est évidemment préférable, car on peut le doubler d'un système d'alerte.

    La première méthode, moins bonne, consiste à ne signaler l'alerte qu'en cas de danger ; même dans un magasin, qui est la boîte aux lettres la plus recommandable (parce qu'un magasin reçoit vraisemblablement de nombreuses visites), en cas d'accidents, on n'a pas toujours le temps d'installer l'alerte convenue. Il est préférable de prévoir un système d'alerte permanent, c'est-à-dire que le signal est installé en permanence. La personne chargée de la réception ne l'enlève que quelques instants avant l'heure convenue pour la liaison. Si l'agent de liaison trouve le signal installé, il n'entre pas.

    La boîte aux lettres vivante semble donc très supérieure à la boîte aux lettres réelle. En fait, il est difficile d'en trouver un nombre suffisant, les bonnes volontés n'étant pas si nombreuses que les exigences de nos services. (...) L'expérience montre qu'il faut exercer une surveillance constante sur les agents de liaison pour les obliger à se conformer au principe.

    En effet, la pratique du système oblige les agents à être toujours à l'heure. Un retard de quelques minutes empêche la liaison de se faire, et les différentes difficultés actuelles de circulation (...) entraînent des retards fréquents. Cet inconvénient peut être rattrapé si l'on convient de reporter le rendez-vous, en cas d'absence, à l'heure suivante.

    Ceci montre qu'il est nécessaire d'avoir un chef du service des liaisons qui centralise à un moment donné les plis arrivant des différents services, pour les répartir entre les destinataires.

    L'idéal consiste à multiplier les boîtes. En effet, si un agent est pris en filature, qu'il dépose à une boîte où un autre agent vient relever le pli, ce dernier est à son tour suivi et amène directement la filature à l'autre local.

    Le principe vers lequel on doit tendre est le suivant :

    Chaque service a sa boîte initiale. Un agent de liaison vient y prendre les plis qu'il dépose à une première boîte intermédiaire. Un autre agent lève cette boîte et amène les plis au siège du secrétariat qui aiguille les plis vers la boîte intermédiaire des destinataires par un autre agent de liaison. L'agent de liaison du service visé emmène le pli de la seconde boîte intermédiaire à la boîte destinatrice. Là, le service vient lui-même chercher ses plis. En effet, l'expérience montre qu'il faut absolument éviter que les agents de liaison, même lorsqu'on a en eux la plus grande confiance, parce qu'ils sont particulièrement exposés, connaissent les lieux de travail car, pris, avec les méthodes actuelles, ils ne peuvent s'empêcher de parler..."

     

    * Georges Oreel : agent de liaison du réseau de renseignements "Coty", sur Chambéry.

    Extrait de Ici l'ombre - Pierre Fugain.

     

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